Il était un jour Gorée . ..

Ile de Gorée. Belle, mystérieuse,  petit paradis flottant avec nonchalance au large de Dakar. Pourtant ancien théâtre des pires manifestations de l’inhumanité de l’homme, plaque tournante de l’esclavagisme, pilier du commerce triangulaire pendant des siècles.

Quand on arrive à Gorée on a comme l’impression de quitter le pays, d’entrer dans un micro-monde merveilleux qui flotterait comme une bulle au-dessus de l’anarchie dakaroise. Tout est propre, coloré, soigné, serein. Pas de voitures ni de charrettes, pas de déchets, pas de désordre…je me suis rendue compte que la vie dans la capitale me fatiguait, tant j’ai apprécié mon cours passage en territoire goréen.

Patrimoine de l’humanité et site incontournable de l’histoire universelle, l’île de Gorée a ce petit quelque chose d’indéfinissable qui la rend unique, une touche de mystère qui la rend inoubliable.

Les rues sont étroites et de toutes parts des fleurs et autres plantes dégringolent en cascade, chaque maison a une couleur différente et tous les bâtiments sont historiques, imposant le respect des vielles pierres ayant vu défiler tant de générations. Bien sûr, en dehors de la beauté naturelle de l’île, sa célébrité provient de son histoire funeste en terme d’esclavagisme.


Le comptoir de Gorée était économiquement parlant le plus actif et attractif de toute l’Afrique de l’Ouest, et permettait le transit du bétail humain vers le monde occidental. Usine infernale de chaire humaine, la maison des Esclaves est le site qui témoigne de ce passé sanglant. Pouvant abriter jusqu’à 200 personnes, c’était l’endroit où l’on « triait » les esclaves en fonction de leur sexe, âge, corpulence et utilité. A titre d’exemple, une vierge valait comme un homme de robuste composition, alors que les femmes et les enfants avaient une valeur jusqu’à 6 fois inférieure. Les pièces où étaient entreposée cette « marchandise » étaient vétustes, insalubres, et les réfractaires étaient enfermés des heures durant dans des cachots qui font peur à voir. En cas d’insoumission, la sentence était la même pour tous : 29 coups de fouet minimum, femmes enceintes et enfants confondus. Les femmes non vierges pouvaient être violées à tout moment par les geôliers, et nombres d’entre elles se sont données la mort plutôt que d’enfanter d’une telle infâmie.

Enfin, il y la porte de non retour : c’est le couloir par lequel on faisait passer les esclaves de leur cellule directement jusqu’à la cale des navires qui filaient droit vers l’Amérique ou l’Europe. Les esclaves étaient, pour l’occasion, enchaînés deux par deux par des chaînes aux pieds assorties d’un poids de 10kg pour empêcher toute tentative d’évasion. Au moment de ce cheminement lugubre, nombreux étaient ceux qui préféraient la mort au terrible voyage, et se jetaient à la mer. C’est ainsi qu’après quelques temps, l’endroit était infesté de requins tant le sang versé était abondant. D’autres attendaient alors d’être en mer pour se ‘ »libérer », et parfois cela prenait l’allure d’un suicide collectif afin de se venger de leurs bourreaux. Malgré tout, certaines coalitions d’esclaves ont permis des mutineries ayant abouti à un massacre de l’équipage, et à une prise de contrôle du bateau par ces derniers. Certains sont même parvenus à fonder de nouvelles colonies d’esclaves ayant pu briser leurs chaînes. Malheureusement, cela ne concerne qu’une faible minorité…. Quoiqu’il en soit, la statue symbolisant la fin de l’esclavagisme représente ce funeste passé qu’abrite ce petit bout de terre au milieu de l’océan qui, sous sa paisible apparence, a orchestré un des pires massacres de l’histoire.

Afin d’illustrer ce récit morbide, voici un poème écrit par des lycéens relatant d’une manière imagée ce qu’ils ont appris de Gorée, publié actuellement dans la Maison des Esclaves.


A Gorée.

Pêche, pêcheur, le poisson.

Mais, s’il te plait, le petit d’homme,

Ne le prends pas dans tes filets.


Chasseur, chasse l’antilope,

Le phacochère, le singe bleu,

Mais je t’en pris, ne chasse pas le petit d’homme.


Cogne, cogne charpentier.

Mais ces grands coups de maillet

C’est aux murs que tu les réserves.

Ils ont tant vu ces vieux murs!

Ah! Si demain ils nous parlaient?

Tombent, tombent les masques,

Roulent, roulent mes larmes sur cette pauvre terre.

Battue par des pieds si captifs.

Chante djambé, chante goyave,

Ah! Si la terre pouvait nous dire?


Roche gorgée du sang des lions noirs

Tête tournée vers l’Amérique.

Chante djambé, chante goyave,

Chante, chante grave,

Sur ma plaie verse l’eau salée

Rien ne calmera ma soif de toi, Gorée.

Gorée, je veux savoir, et je saurais.


Ils étaient des cents, ils étaient des milles.

Voici novembre deux mille.

Je viens à toi, île posée en solitaire

Sur le rythme doux de l’amer.

Tout à coup…La Maison aux Esclaves

Et la porte de non retour.

Bouche putride sur le vide.


Cogne, cogne djambé, chante goyave,

Que chaque voyage en clapotis vers la plage ramène ce cri.

C’est l’enfant qu’on arrache au sein noir de sa mère,

C’est l’amant capturé dans le lit de l’amante,

Partout la poudre, le poignard,

L’étrange union de la terre et du sang.

En cet instant où ils passèrent

Les chaînes au cou du petit frère

Océan, t’es-tu déchaîné?


Toi, aujourd’hui tu souris,

Tu t’endors petit à petit,

Mais moi je ne peux oublier

Les coups de rame, les coups de fouet.


Chante djambé, chante goyave,

Chante, chante, chante grave.

Sur ma plaie verse l’eau salée

Rien ne calmera ma soif de toi, Gorée.

Gorée, je veux savoir et je saurais.


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~ par anabarbera sur 13 avril 2010.

4 Réponses to “Il était un jour Gorée . ..”

  1. Que de lieux à découvrir,je pense à l’ile de Goré!Les génocides ont existés de tout temps et sur tous les continents !L’homme étant le plus sauvages et le plus méchants des animaux!!Les génocides existent à l’heure actuelle malheureusement!!J’aime beaucoup lire ce que tu écris,c’est tres imagé et fait avec beaucoup de sensibilité;grosses bises de nous six!!!!

  2. L’historien somnolant en moi s’insurge. L’esclavage n’est pas un génocide. Ok ce n’était pas bien, mais ce n’est pas la mise à mort systématique dans le but de l’éradiquer d’une population complète ! Les travaux de Pétré Grenouillot (ou Grenouillet) prof à Lorient l’ont prouvés.

    Les massacres en RDC l’étaient, les juifs durant la 2e guerre mondiale également, mais pas l’esclavage qui était la vente consentante d’hommes et de femmes par des chefs de tribu africains qui les échangeaient contre des bibelots.

    C’est dégueulasse, honteux, immoral, ignoble, ça montre la face noire et mauvaise des hommes on est d’accord, MAIS ce n’est pas un génocide !

    Sinon, oui, beaucoup de sensibilité dans tes propos. J’ai personnellement l’impression que l’expérience me durcit un peu et change de nombreuses opinions que j’avais. Dans le registre « triste », on m’a proposé de voir des photos des massacres dans la région, j’ai refusé. Voir les maisons détruites ça va, mais des photos de types fusillés ou décapités non merci.

  3. Je comprend ton point de vue et ai opté pour le terme « massacre » au lieu de génocide…..pour une profane comme moi certains raccourcis peuvent être vite fait alors j’espère que l’insurrection de l’historien qui sommeille en toi n’a pas été trop éprouvante !!. Sinon j’imagine que mon côté petite fleur serait bien plus malmené si j’étais à tes côtés dans un pays comme la RDC qui sort à peine d’une guerre qui a ravagé tout le pays.!! Ici,même si la misère est partout et que la vision de telles disparités en comparaison de notre société est pesante un peu plus chaque jour, j’imagine que tu dois être confronté à des visions autrement plus marquantes, et j’espère que tu gardes le recul nécessaire sur tout ça pour ne pas en être trop affecté..
    A très vite cousin, et n’hésites pas à donner ton avis sur ce que j’écris, toute critique est bonne à prendre 😉

  4. coucou,

    On part une semaine et au retour des pages et pages à lire et du sérieux, tous les deux vous nous faites des reportages passionnants.
    Bisous
    colette

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