Récit tragique d’un conte enfantin ..

Il était une fois Karime.


Petit mais pas chétif, maigre mais pas gringalet, ignorant mais loin d’être stupide. Comme tous les enfants, il aime jouer souvent et aller à l’école de temps en temps.  Il aime écouter la voix de la maîtresse quand elle leur parle français, c’est comme une musique qu’elle chante dont il ne comprend pas encore toutes les paroles.


Malheureusement ses parents n’ont pas beaucoup d’argent, et préfèrent le voir aller travailler plutôt que de rester à l’ école. Les livres scolaires ne permettent pas de nourrir les bouches supplémentaires alors que, malgré tout, le travail paye et rapporte un sac de riz supplémentaire à la fin du mois. Karime est donc victime de l’ignorance de ses parents, et voit l’insouciance de son enfance sacrifiée sur l’autel d’un matérialisme irréfléchi. Conscient de la responsabilité qui l’attend, trop lourde pour de si frêles épaules, Karime arrête l’école à 11 ans pour commencer l’apprentissage du métier de carreleur. Motivé, l’esprit vif, il apprend vite et bien. Son patron est content de lui, et lui aussi même si parfois il se laisse aller à des rêveries qui le ramènent sur les bancs de l’école, où la nostalgie lui rappelle les souvenirs d’une enfance enterrée trop tôt.


Un jour son collègue, Ibou, lui propose de retourner à l’école, plus précisément dans le cadre d’un programme d’alphabétisation pour ados et jeunes adultes ayant arrêté l’école trop tôt. Ainsi il pourra réapprendre des choses oubliées, et en apprendre de nouvelles. « Si tu veux avoir la chance d’ouvrir ton propre atelier et devenir ton propre chef, tu dois y aller », lui conseille Ibou. Karime accepte sans hésiter, et le soir même il se rend au boutiquier du coin pour se procurer un cahier tout neuf et un stylo. Le lendemain il en parle avec son patron, qui est d’accord pour le laisser partir plus tôt une fois par semaine pour qu’il puisse se rendre aux cours.


Ce jour là quand Karime arrive en classe, il n’est pas seul. Apprentis menuisiers, carreleurs, peintre, ….nombreux sont les autres élèves présents comme lui sur les bancs . Le prof, c’est Alé. Homme connu par tout le quartier pour son grand coeur et sa sensibilité à l’égard de la cause infantile, il s’occupe des enfants du quartier, donne des cours de soutien, et fait tout son possible pour qu’ils réussissent à l’école. Il est en compagnie d’une toubab, qui parle doucement avec un accent bizarre. Karime écoute mais ne comprend pas tout, qu’importe le son de cette voix lui rappelle le temps où il était encore à l’école et écoutait le flot des mots que prononçait la maîtresse.  Aujourd’hui la première leçon porte sur l’alphabet. Karime s’en souvient vaguement, mais mélange un peu les lettres entre elles. Au début il n’ose pas parler, mais après quelques instants les langues se délient et chacun essaye de raviver ses souvenirs enfouis. Au final ça revient vite, et Karime parvient à tout écrire. Alé lui montre même comment écrire son prénom, en détachant chaque syllabe : KA-RI-ME. Ce dernier est tout content, et associe chaque son aux lettres pour écrire son prénom tout seul. La leçon du jour se termine en éclat de rire d’enfants qui se noient dans une bouillon de consomnes et de voyelles.


Le lendemain Karime se réveille de bonne humeur, et part au travail en chantonnant l’alphabet. Quand il arrive il va montrer à Ibou comment on écrit son prénom, et lui annonce fièrement que dans peu de temps il saura même parler français tout seul. Comme ça plus tard il aura son propre atelier, fera lui même les contrats et qui sait, peut être qu’il ira en Europe épouser une toubab ! Ibou le félicite et l’encourage à continuer dans cette voie, et intérieurement il sourit devant l’élan de motivation de ce petit bout d’homme.


Dans l’histoire, seuls ses parents ne semblent pas partager son enthousiasme, et sa soif d’apprendre. C’est bien beau de savoir lire, écrire et compter, mais ça n’a jamais permis de régler les problèmes qui s’amoncellent à la fin du mois. Sa maman ne travaille pas mais se lève tous les jours à l’aube pour préparer les trois repas quotidiens et assurer l’entretien de la maisonnée. A ses heures perdues, elle aime s’imaginer se délassant dans une belle maison avec un boubou de soie rose qui fera pâlir d’envie tout le quartier. Ses enfants seront tous bien marriés, et lui permettront d’acheter le thiep et le thé chaque mois, en reconnaissance du sacrifice de sa vie.

Quand à son papa, il travaille 8 heures par jour à l’usine du coin. Usé par le travail avant l’heure, il ne sait lire ni écrire mais après tout il n’en a pas besoin pour gagner sa vie. L’école c’est bon pour les filles en attendant qu’elles trouvent un mari, mais il y a certaines réalités qu’on ne peut ignorer. Ses fils sont sa plus grande richesse, ils doivent aller travailler pour assurer le bien-être de la famille, surtout quand lui même ne sera plus en état de le faire.


Ce soir là, quand Karime rentre à la maison, sa maman l’attend sur le pas de la porte, signe qu’elle a une nouvelle à lui annoncer. Son cousin Moussa qui a un bateau de pêche, décide de partir en Gambie pour chercher du travail. La pêche ne paye plus comme avant au Sénégal, les pêcheurs sont de plus en plus nombreux et il y a de moins en moins de poissons, surtout à cause des chinois qui viennent dévaliser les côtes avec leurs filets de plusieurs kilomètres de long. Bref, Moussa a besoin de quelqu’un pour l’aider à travailler, ce sera donc Karime qui partira avec lui. Celui-ci ne dit rien et file dans sa chambre préparer ses quelques affaires. La résignation, voilà le seul comportement qu’il ait le droit d’ adopter. En rangeant ses effets il tombe sur son cahier, encore immaculé. Sur la première page figure en grosses lettres son prénom, qu’il était si fier de pouvoir écrire tout seul. Ses leçons vont donc s’arrêter là, demain il quitte le village pour la Gambie. Alors les pensées de Karime s’énvolent et il se rend compte qu’il ne veut pas partir, qu’il ne veut pas être avc Tonton Moussa qui sent toujours le tabac froid et la sueur, qu’il a peur de dormir sans son papa…il aimerait pouvoir écrire ce qu’il ressent mais il ne sait pas et ne le saura probablement jamais, alors il se contente d’écrire ce qu’il sait : K-A-R-I-M-E. Les lettres volent et s’envolent au rythme effréné de ses pensées, et sans qu’il s’en rende compte il se met à pleurer. Les larmes coulent sur son cahier, formant des tâches sombres sur les lettres qu’il vient d’écrire, danse macabre de ses pensées.

Le lendemain, Karime quitte le village à l’aube après de rapides adieux à la famille. Il emporte son carnet avec lui, mais les autres pages resteront à jamais vierges.



Il était une fois Karime.


Ce n’était pas un enfant soldat, ni un talibé, et ne lui avait pas volé un organe pour le revendre au marché noir. Son histoire est tristement banale, c’est juste celle d’un enfant qui aurait voulu le rester un peu plus longtemps. Sa chaise vide le restera, et nous rappelle seulement ce qu’il aurait pu être et ne sera probablement jamais, maintenant prisonnier qu’il est d’une condition dictée par des obligations familiales innaliénables.

Ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan de larmes versées en silence par tous ces enfants qui auraient juste voulu pouvoir l’être un peu, mais ne le sont plus depuis bien longtemps ..

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~ par anabarbera sur 20 avril 2010.

5 Réponses to “Récit tragique d’un conte enfantin ..”

  1. triste conte que tu racontes là;mais par ropport à la réalité de la vie des enfants qu’en est-il au Sénégal et en Afrique?J’ai l’impression en vous lisant toi et Thomas que l’indépendance de tous ces pays après le colonialisme sont retombés dans des habitudes rétrogrades séculaires et la pauvreté!!grosses bises de nnous six!!!!

  2. Conte à méditer.
    L’école permet encore de sortir de sa condition sociale actuellement ?
    Dans le tiers mode surement pour l’instant mais en occident excès de diplôme devient presque un handicap.
    Par contre l’école donne ou doit donner les outils permettant de réfléchir sur nôtre environnement sociale.

  3. Hier soir j’ai relu la totalité de ton blog et celui de Thomas,très interessant mais chacun a son vécu et son ressanti de son séjour en Afrique;grosses biiises de nous six!!!!

  4. Ce n’est pas tant la question de savoir si l’école est utile ou non pour leur avenir, mais juste d’avoir au moins le droit d’y aller jusqu’à un âge minimum…..voir des gamins qui arrivent à l’âge adulte sans savoir écrire leur propre nom ni signer un document officiel, tu comprends pourquoi le pays reste embourbé dans certains problèmes…l’ignorance des gens fait malheureusement le bonheur des politiciens !!!! Après je ne dis pas que l’école est un remède à tout, mais c’est l’amorce d’une prise de conscience générale anonciatrice de changements pour la suite….inch’allah !!

  5. Salut Miss,

    Toute la petite famille te souhaite un tres BON ANNIVERSAIRE.
    On pense bien fort à toi et suit régulièrement tes aventures.
    Gros bisous

    flo

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